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  • LES VIGNERONNES DE SETÚBAL (4)

    par Daniel J. Berger | Nov 15, 2019

    QUINTA DO PILOTO

    Après les vigneronnes voici un vigneron et pas des moindres. Patronyme : Cardoso, l’un des plus anciens et respectés de la région. Prénom : Filipe, quatrième génération d’hommes à la tête de Quinta do Piloto.

    Pour continuer à justifier le titre de cette série, ce post est dédié à une femme, Liz Palmer, journaliste canadienne qui n’a pu nous rejoindre dans ce périple en raison du décès de sa mère.

    Filipe, 4ème génération de Cardoso à Palmela

    La propriété fondée au début du XXème siècle par Humberto Cardoso à son retour du Brésil où il était parti faire fortune, englobait 500 hectares.

    Si la superficie est ramenée aujourd’hui à 300, c’est que Filipe Cardoso, 3ème successeur du fondateur, a choisi de ne travailler que les meilleures parcelles des meilleurs terroirs.

    Il exploite notamment 130 ha de vignes de 40 à 70 ans de Castelão, Fernão Pires, Moscatel.

    Et de Moscatel Roxo, qu’il a replanté pour participer au sauvetage de ce nectar légendaire du même nom, qui menaçait de disparaître.

    En 1900, Humberto da Silva Cardoso part faire fortune au Brésil. Il en revient vite, comme il était parti, toujours à la recherche d’un projet de vie. Il parie alors sur le développement de l’automobile dans son pays et crée une compagnie de bus, Auto-cars Palmelense, pionnière au Portugal, fournisseur de la compagnie nationale Rodoviária Nacional.

    Autocar Palmelense

    Il va finalement vendre son entreprise florissante et en investir le capital dans la viticulture qui commence à s’étendre dans la région, en achetant trois grandes propriétés de la Serra do Louro : Fonte da Barreira, Lau et Alboal, où il plante des vignes sur des terrains argilo-calcaires orientés au nord qui confèrent au Moscatel une fraîcheur incomparable. Le vignoble s’étend alors sur un total de 500 hectares. Il construit les bâtiments de Quinta do Piloto puis d’Adega da Serra et, une fois élu maire, le premier cinéma de Palmela.

    C’est Alvaro, l’un des deux fils du fondateur – depuis parti en lui laissant les clés pour aller faire le tour du monde avec madame –, qui prend les affaires en main. Il va hisser ce qu’il renomme Quinta do Piloto au 2ème rang des entreprises vinicoles de la région, après Rio Frio, le plus grand vignoble d’Europe à ce moment, situé au sein d’une immense propriété (17 000 ha !). Il produit 3 à 4 millions de litres vendus en vrac, volume extraordinaire pour l’époque. Alvaro s’occupe aussi d’eau… : ayant succédé à son père à la mairie, il équipe sa ville en eau courante.

    Les cuves ciment originales toujours en service aujourd’hui

    Les vignobles de Heruas do Lau, Fernando Pó et Agualva eux, sont plantés sur des sols sableux caractéristiques de la future appellation Palmela-Setúbal, idéaux pour les cépages traditionnels.

    Le neveu d’Alvaro, prénommé également Humberto, ingénieur agronome, prend la suite. Il aime aujourd’hui raconter le passé, alors que son fils Filipe préfère le présent et l’avenir. Diplômé d’œnologie à Montpellier, Filipe a fait passer la production du vrac à la bouteille, évolution rêvée par la 3ème génération devenue réalité il y a une quinzaine d’années avec la 4ème qu’il incarne. C’est lui qui nous accueille aujourd’hui.

    L’idée de réduire la superficie du vignoble à 300 hectares pour privilégier les parcelles les plus qualitatives, c’est lui. Il comprend désormais 130 ha d’anciens vignobles situés à l’Herdade (domaine) Fonte da Barreira. Les vignes de 40 à 70 ans comprennent les cépages castelão, fernão pires et moscatel. Les vignobles de Lau et d’Agualva sont, eux, plantés en aragonez, trincadeira, touriga nacional, antão vaz et arinto, ainsi qu’en syrah et cabernet. Filipe Cardoso embouteille 50 000 litres/an et vend le gros de sa production. Confiant en l’avenir du cépage moscatel roxo risquant l’extinction, il en a augmenté la surface plantée de 2 ha il y a 25 ans à 70 aujourd’hui. Le lancement de la marque Quinta do Piloto et d’une variété de gammes telle la Collection Piloto, c’est encore lui.

    Les lignes Piloto Collection

    La vinification en amphores d’argile et le vieillissement des moscatels dans d’anciens fûts de cognac, c’est toujours lui. ll tient à préciser : « les vins de la Quinta do Piloto d’aujourd’hui ne sont pas en rupture avec la tradition familiale, nous l’avons simplement modernisée : par exemple, c’est par gravitation que les raisins descendent depuis les collines jusqu’aux anciennes cuves ciment, l’égrappage est tout ce qu’il a de plus classique. »

    Les bâtiments initiaux modernisés, surplombés par les vignes qui les entourent

    Les installations sont réparties sur deux lieux : la partie ancienne (ci-dessus) dotée du matériel traditionnel qui continue à être très apprécié et des cuves ciment historiques utilisées pour les vins rouges, en particulier le castelão.

    Les bâtiments plus récents en hauteur également dominant l’estuaire du Sado au loin qu’on ne voit pas)

    Et les bâtiments abritant les équipements récents (ci-dessus), notamment les cuves inox pour les blancs en particulier le moscatel. Dans les deux types de cuve, des capteurs géants contrôlent la température.

    DÉGUSTATION

    Filipe Cardoso nous offre une dégustation en règle

    — Siria 2018 Blanc 12°5. 9 € — Édition limitée provenant du petit vignoble Malhada Alta à la Lau. Mise en bouteille en janvier 2019. Minéral, frais et léger, légèrement salé.

    — Moscatel Roxo 2018 Blanc 13°5. 9 € — Couleur paille aux reflets dorés. Intensité aromatique, notes de fleurs blanches, d’abricot sec, litchi, fruits de la passion. Le caractère minéral devient pétrolé.

    — Reserva Blanc 2015 AOP Palmela 13°. 16 € — Beau vin. Assemblage roupeiro, fernando pires, antão vaz, arinto. Minéralité, beurre, fruits secs.

    — Piloto Collection Touriga Nacional Rouge 2017 14°5. 9 € — Reflets grenat. Notes florales. Bois très présent (chêne français 70%, chêne américain 30%). Corsé s’adoucissant en bouche sans perdre son équilibre. Fraîcheur malgré tout.

    Sept des huit vins dégustés le 10.10.19

    — Vinha dos Pardais Rouge 2014 14°. 16 € (absent de la photo) — Petit vignoble situé à l’Herdade de Agualva, connu pour attirer les pardais (passereaux). 12 mois en barrique et 2 ans de bouteille avant commercialisation. Cépages alicante bouschet, touriga nacional, castelão, syrah. C’est un vin « chaud » et imposant aux arômes complexes de vanille, prune, fleurs, chocolat, cannelle. Intense et frais en bouche, intense, velouté, structuré. Finale de café espresso. Production 3 000 b. Garde de 15-20 ans.

    — Reserva Rouge 2016 AOP Palmela 14°5. 16 € — Vignoble Terras de Salo. Complanté (plusieurs cépages mélangés). Longtemps vin médecin (venant fortifier les vins plus faibles). Complexité et profondeur. Notes de prune et de petits fruits des bois, poivre, lavande. Élégant en bouche — fraîcheur, tanins lissés. Acidité naturelle. Finale très fine, longue et séductrice.

    — Moscatel de Setúbal Superior 2012 17°.  50 cl 12 € — Raisin blanc. Vieilli 5 ans en vieux foudres de cognac de 650 litres, où il continue d’évoluer (contrairement à la bouteille). Nez de tabac. Sucrosité et acidité à l’équilibre. Bonne persistance.

    — Moscatel de Setúbal Roxo 2016 17°. 50 cl 16 € — Raisin à peau et chair roses. Non filtré (peut apparaître trouble). Couleur topaze. Nez de tabac, caramel, orange, épices, touches de tilleul. Recommandation de dégustation : en apéritif, servir à 10°. Et à 16° en vin de dessert, avec un zest de citron sur un gâteau au chocolat noir ou avec un café.


    Pour le repos des randonneurs, Quinta do Piloto propose un accueil œnotouristique — Rua Helena Cardoso, 2950 – 131, Palmela – Portugal | +351 212 333 030

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  • LES VIGNERONNES DE SETÚBAL (3)

    par Daniel J. Berger | Nov 11, 2019

    PEGÕES, 4ème COOPÉRATIVE DU PORTUGAL

    Après la success story de la famille de Freitas, due en particulier à la quatrième de la lignée des femmes qui ont fait de leur entreprise vinicole un emblème de réussite — illuminant le visage des collaborateurs dès qu’ils parlent d’Ermelinda Freitas de Fernando Pó —, voici une autre réussite, celle de la Coopérative de Pegões créée ex nihilo il y a 60 ans.

    Situation de Santo Isidro de Pegões dans la région de Palmela, en haut à droite du plan

    Son nom complet est Cooperativa Agrícola Santo Isidro de Pegões. Santo Isidro, le saint des paysans, qui donne son nom à l’église de l’immense domaine donné à l’Etat portugais à la fin des années 1950 par son propriétaire, le magnat de la bière José Rovisco Pais.

    Le gouvernement de l’époque avait alors mis en œuvre un programme de « colonisation », attribuant les terres pour rien aux travailleurs agricoles et plantant plus de 800 hectares de vignes. La coopérative a été créée pour gérer les récoltes et structurer la production de vin.

    C’était bien avant la « révolution de velours » qui a entraîné à partir de 1974 un mouvement en profondeur de redistribution de la propriété au Portugal, souvent dans un grand désordre notamment à Pegões, qui a stagné pendant de nombreuses années.

    Cette période est bel et bien terminée : 15 millions € ont été investis dans de nouvelles installations de vinification, de production (presses, embouteillage et conditionnement), de stockage (3 000 barriques de vieillissement réparties en plusieurs chais), et dans les accès (réception des vendanges, livraison, etc.). L’ensemble est spectaculaire et le résultat impressionnant.

    Une centaine de coopérateurs exploitent ici 1 200 hectares. En 2018, leur coopérative a produit 16 millions de bouteilles. « Il y a une liste d’attente d’une soixantaine de vignerons qui veulent nous rejoindre, » précise Eva, une jolie femme sure d’elle-même qui, comme celles de la Casa Ermelinda Freitas, est passionnée par son travail, attentive, convaincante, volubile (en anglais): «  la demande est bien supérieure à l’offre et nous prévoyons de passer à 18 ou 19 millions de bouteilles dans  3-4 ans. »

    Notre guide, Eva, compétente et maîtresse femme

    Après m’avoir montré les gigantesques cuves inox verticales en extérieur, elle mène tambour battant la visite des chais et des bâtiments de production sillonnés en tous sens par de jeunes femmes caristes, pour arriver au salon de dégustation où nous attend une dizaine de bouteilles. Il est 17:30, il va falloir faire vite.

    La production est à 60% vin rouge, 30% blanc dont la moitié d’effervescent, et 10% rosé, dont la proportion ne cesse d’augmenter. Le terroir « pliocénique » est celui décrit hier à Palmela par Henrique Soares : situé entre les deux réserves naturelles formées par les estuaires du Tage et du Sado, essentiellement sableux, posé sur un réservoir d’eaux souterraines, les vignes sont bien protégées par les collines de l’Arrabida —, climat méditerrannén tout proche de l’Atlantique, dans un décor majestueux propice à l’œnotourisme.

    San Isidro de Pegões, proche de Fernando Pó (Casa Ermelinda Freitas)

    Exportation pour 35% de la production dans 40 pays dont une bonne partie en Afrique ex-lusophone et au Brésil. Classée 37ème coopérative du monde et 4ème au Portugal. Nombre incalculable de médailles d’or dans les concours internationaux.

    LA DÉGUSTATION porte sur les rouges monocépage (100 % d’un même) d’Adega de Pegões, l’une des sept gammes de la coopérative. Les vins titrent 14°.

    Merlot 2016 (4 €) : le premier des 7 frères de cette gamme monocépage à avoir été produit (étiquette identique, de couleur différente pour chacun); aragonez 2016, créé en 2004 (4 €); syrah 2017, le plus populaire (4 €) — le 2ème vin, tout à fait honorable, plus léger, est à 2,50 €; touriga nacional 2017 (5,60 €); trincadeira 2015 ci-contre (5,60 €); alicante bouschet 2016 (5,60 €); cabernet sauvignon 2016 (5,60 €) : comparé à des CS français notamment bordelais, où ce cépage est considéré dans certaines parties, le libournais par exemple, comme « tardif  » et « long à murir » et qui peut se montrer parfois un peu rude dans les assemblages, il est là léger, d’une rectitude remarquable, ample en bouche, fin et racé, désaltérant (****/5).

    La dégustation des rouges monocépage est complétée par celle d’un blanc 2018 : assemblage équilibré bien que complexe (30% fernão pires, 25% antão vaz, 25% verdelho, 10% arinto, 10% chardonnay), sans grande typicité, goût international. D’un rouge Sélection (25% touriga nacional, 25% trincadeira, 25% cabernet sauvignon, 25% syrah) sans véritable personnalité (7,50 €). Et d’un Grande Reserva produit juste à 10 000 exemplaires (syrah 35%, touriga nacional 30%, aragonez 20 %, alicante bouschet 15%), puissant, à attendre (14,5°, 15 €). Et clôturée par un moscatel de Setúbal 100% (17,5°, 4,50 €).

    Les vins de la Coopérative de Pegões sont en vente à Auchan, Intermarché, Lidl


    PROCHAINE ÉTAPE : QUINTA do PILOTO

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  • LES VIGNERONNES DE SETÚBAL (2)

    par Daniel J. Berger | Nov 7, 2019

    ERMELINDA FREITAS, UN VRAI SUCCÈS FÉMININ

    La propriété située à Fernando Pó est créée par Déonilde de Freitas en 1920 (à gauche), dans une période de troubles politiques et de désordres économiques de la 1ère République du Portugal.

    Elle la la première femme à cultiver la vigne dans la région.

    Le vignoble devait revenir à son fils, Manuel João de Freitas, mais il meurt prématurément, le laissant à son épouse, Germana (à droite). Avec dynamisme et esprit d’entreprise, la 2ème femme de la lignée agrandit le vignoble à 60 hectares.

    Le fils de Germana, Manuel, disparaît à son tour, et la propriété passe aux mains du mari de sa fille Ermelinda, qui doit prendre la direction de la société quand il décède.

    C’est alors sa fille unique Leonor (1ère à gauche) qui lui succède, quatrième femme à diriger l’entreprise.

    Sa fille Joana, 30 ans (2ème à droite) et 5ème femme de Freitas se prépare à prendre le relais : « après on ne sait pas, » dit-elle en souriant.

    Le destin tragique des hommes a-t-il été le moteur du succès des femmes de cette famille ?

    La partie la plus récente de l’histoire commence à la fin des années 1990 lorsque Leonor de Freitas vient orchestrer l’entreprise avec autant d’agilité que de fermeté. Sous sa conduite, de régionale Casa Ermelinda Freitas devient une société nationale puis internationale, exploitant directement et avec ses viticulteurs partenaires, environ un millier d’hectares, produisant 16 millions de bouteilles et exportant dans le monde entier. La croissance de l’entreprise, où toute la famille travaille, est loin d’être terminée, visant 20 millions de bouteilles dans un futur proche. Casa Ermelinda Freitas vient d’acheter des terres plus au nord, près des rivières Douro et Minho, s’implantant dans trois grandes régions viticoles du Portugal.

    L’ancien chai en ciment, intégré au musée de la Casa Ermelinda Freitas

    Tout le monde s’attendait à ce que son gendre reprenne l’affaire, mais ce n’est pas son mari, c’est elle, Leonor, qui s’impose. Elle entend changer le modèle de l’entreprise : « je voulais innover, faire d’Ermelinda Freitas une vraie marque, élargir la variété de l’encépagement au-delà du castelão et du fernão pires. Mais je devais faire attention aux comportements et aux subtilités du secteur, j’étais surveillée par tout le monde et sur tout, » se souvient-elle, « et j’ai du affronter les professionnels, y compris des cousins qui exhortaient ma mère à se ressaisir si elle voulait ne pas mener notre société à la faillite. » En plus, Ermelinda alors propriétaire officielle, était terrorisée à l’idée que sa fille change le cours traditionnel de l’entreprise, stable depuis 70 ans.

    L’éclairage de ce chai varie de couleur selon les visites, mauve pour celle d’un groupe féminin.

    Tout cela n’arrête pas Leonor, au contraire. Elle lance de nouvelles marques, modifie la chaîne de production pour améliorer la qualité et créer un chai ultramoderne (ci-dessus). Elle doit se séparer, la veille des vendanges, de l’œnologue de la famille, qui n’est pas d’accord avec les innovations de « la citadine–pleine-d’idées-qui-va-bientôt-comprendre-sa-douleur-et-abandonner. » Leonor et son mari doivent mettre aussitôt la main à la pâte, « l’un des nombreux défis qu’elle a relevés, » déclare Jaime Quendera, jeune œnologue de 27 ans sans expérience quand Leonor (tous les deux ci-dessous) le fait venir au moment crucial et auquel elle va accorder sa confiance, entièrement et sans discontinuer jusqu’à aujourd’hui.

    Il ajoute: « lorsque Leonor a émergé, les producteurs de la région n’ont rien vu venir, ils ne pouvaient concevoir qu’une femme et un débutant puissent réussir. Il faut dire que ce qui semble évident aujourd’hui, passer du vin en vrac au vin en bouteille, ne l’était pas du tout alors, » rappelle-t-il, également responsable aujourd’hui du vignoble de la coopérative Pegões, et d’autres, devenu l’un des plus célèbres œnologues de la région Palmela-Setúbal.

    Au début de la mise en place du bag in box les maisons de négoce clientes du vrac « ont pensé que c’était une blague, envoyant avertissements et alertes : nous allions dans le mur, » soupire Leonor. « Début 2000, la société qui nous achetait l’essentiel de la production, en vrac toujours, a coupé les ponts, nous plongeant dans l’insécurité financière pendant deux ans. »

    Leonor veut savoir ce qui se fait dans le monde des vins en bouteille. Avec sa Clio de société, elle part à Bordeaux pour mieux comprendre le savoir-faire des Châteaux, se familiariser avec les nouvelles techniques et les installations modernes, mieux saisir l’importance et la valeur des marques : « cette première visite a été une étape importante, j’ai appris à apprécier le Bordeaux et j’ai vu à quel point les Français le respectent. J’en suis revenue avec un regard différent, j’avais beaucoup appris et la chose dont j’étais sûre, c’est que je ne savais pas… Et dans mon travail,  je ne me suis jamais éloignée de cette humilité. Je souhaite rester « la dame du castelão de Palmela, » le meilleur castelão je pense, cela ne tient pas à moi mais aux trois femmes qui m’ont précédée et qui nous ont laissé de très bonnes vignes. »

    Une partie de l’équipe féminine de Leonor de Freitas

    Elle a surmonté les nombreux obstacles dressés devant elle, comme le manque de confiance à commencer par les collaborateurs qui pensaient que le projet ne marcherait pas. Les pressions notamment envers sa mère toujours propriétaire, qui était bombardée d’alertes traumatisantes : « attention, votre fille a investi le capital de la société, son épargne et ses réserves, et elle a dû recourir à des emprunts bancaires, vous risquez gros. » La bureaucratie qui a fait attendre quatre ans son projet d’expansion pour cause de POS et de schéma directeur municipal, contraignant son équipe à camper dans un entrepôt sous une tente de mariage. La frilosité des propriétaires terriens pour soutenir les vignerons auxquels la société achète leurs raisins, en les aidant à respecter un cahier de charges pour atteindre le niveau de qualité des vignes de la propriété : « ils ont d’abord pensé que c’était une ingérence inacceptable dans leurs pratiques ancestrales. Cela a depuis bénéficié à tout le monde, et en premier lieu au consommateur. »

    Leonor teste un Moscatel vieilli dans une grotte souterraine

    « C’est une force de la nature, rien ne l’arrête, » affirme Lurdes Atalaia, présidente de l’Association des viticulteurs de Palmela (AVIPE), que Leonor avait présidée elle-même, lui insufflant son esprit d’innovation. Elle a imaginé avec pertinence ses gammes de produits, su instaurer le travail d’équipe en valorisant la place respective des salariés dans la chaîne de production et a développé un sens aigu du rapport qualité/prix.

    « Un sens aigu du rapport Q/P »

    « Par son engagement, son enthousiasme, sa détermination et sa puissance de travail, Leonor a été ces quinze dernières années précurseur du grand retournement de Palmela-Setúbal,» assure Lurdes Attalaia, ajoutant « Casa Ermelinda Freitas a montré l’exemple aux producteurs de la région, à laquelle Leonor a apporté une réelle notoriété. »

    Tout cela lui a valu d’être décorée par le président de la République Cavaco Silva venu à Fernando Pó en 2009 lui remettre l’Ordre du Mérite Agricole. Et elle a été reçue par le Pape François au Vatican.

    Sources : Forbes Portugal, Manufacturing Journal, entre autres.

    FAITS ET CHIFFRES

    2 chais : de 1 500 barriques pour fermentation et vieillissement des rouges, rosés, blancs, effervescents; et de 2 000 barriques pour le Moscatel.

    3 lignes d’embouteillages, d’une capacité de 3 000 b/h pour l’une; et 2 de 800/h pour le BIB.

    12 gammes soit 54 vins en bouteilles et 8 en BIB.

    29 cépages dont 40% de castelão.

    40 salariés, dont une majorité d’emplois féminins.

    550 hectares de vignoble, l’équivalent de 455 terrains de football.

    Un musée de l’histoire de l’entreprise.

    Un hébergement œnotouristique.

    Un programme de mécénat et de soutien des artistes et d’animations régionales à caractère artistique.

    DÉGUSTATION 11 OCT 19

    La gamme monocépage, dont le syrah classé en 2004 meilleur vin rouge du monde aux ‘Vinalies Internationales’

    La dégustation à Casa Ermelinda Freitas a couvert une variété de vins milieu et haut de gamme :

    — un effervescent (85% Fernão Pires, 15% arinto), sur les 4 de la gamme (7 €);

    — un rosé 2018 (pinot-merlot), sur les 7 (9 €);

    — deux blancs, un 2018 de la gamme Dona Ermelinda (Fernão Pires, arinto, antão vaz, chardonnay, 4 €) et un 2018 sauvignon-verdelho (9-10 €), sur les 13;

    — trois rouges, un syrah 2017 14° (10 €); un Quinta de Mimosa 2016, 100% castelão, vignes de 60 ans, 3 ans de bouteille : beau vin puissant, mûr et jeune à la fois, frais, persistant (10 €); et un 100%  petit verdot (10 €) qui aurait pu apparaître comme une curiosité, mais que j’ai trouvé très réussi; l’offre Ermelinda Freitas compte 31 rouges en tout;

    — un Moscatel de Setúbal 2009 de très grande classe (35 €), fraîcheur mentholée, large palette aromatique dont la figue, les zests d’agrumes. La gamme en compte 3 : Moscatel, Moscatel Superior, Moscatel Roxo Superior.

    ______________________________________

    Casa Ermelinda Freitas rue Manuel João de Freitas – Fernando Pó 2965-595 Águas de Moura E-mail: geral@ermelindafreitas.pt Tel: (+351) 265 988 000 www.ermelindafreitas.pt GPS: 38.635646, -8.689499


    PROCHAINE ÉTAPE : COOPÉRATIVE DE PEGÕES





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  • LES VIGNERONNES DE SETÚBAL (1)

    par Daniel J. Berger | Oct 31, 2019

    Au Portugal, le salon VINIPAX qui s’est déroulé dans l’Alentejo, à Beja, a été l’occasion pour l’organisateur, l’œnologue Anibal Coutinho, vigneron à Sintra, de convier la presse européenne à un tour des régions viticoles du sud de Lisbonne, entre les estuaires du Tage et du Sado. On m’avait attribué la péninsule de Setúbal, qui comprend trois appellations dont Palmela, la plus importante.

    Pourquoi ce titre « Les vigneronnes de Setubal » ? Eh bien, en souvenir du nanar catastrophique de Luis Mariano « Les lavandières de Setubal » qu’on entendait à la radio au milieu du siècle dernier… Et parce que les femmes sont bien présentes ici dans le monde du vin. Suivons le guide.

    La culture de la vigne remonte à une période beaucoup plus ancienne que la formation même du Portugal. On dit qu’ont été retrouvés lors de récentes fouilles archéologiques sur la Péninsule de Setúbal, des pépins de raisin datant du VIIIème siècle avant J. C.! La vigne a été cultivée dans la vallée du Sado environ 2 000 ans avant J. C. et le vin a été utilisé dans les échanges commerciaux par les Phéniciens autour de 1 000 ans avant J. C.

    Setúbal, la ville, est une merveille de couleurs, de senteurs, de sites contrastés et d’un habitat coloré et bien conservé : le marché aux poissons, les dauphins au large, les plages et… les vignes : on recommande les excursions œnologiques à Setúbal et Palmela et à Serra da Arrábida, Sesimbra, Azeitao…

    La Maison de la route des vins à Palmela qui est aussi un lieu de dégustations éclairées, indique les itinéraires dans les vignobles — Montijo, Alcácer do Sal, Grândola, à pied, en voiture ou en bateau.

    Deux appellations, Sétúbal et Palmela.

    Setúbal produit le fameux vin de liqueur entre 17 et 18°, le moscatel, version moscatel de Setúbal ou moscatel roxo, issus de clones du muscat d’Alexandrie, l’un des cépages les plus aromatiques du monde, puissant au nez et capiteux en bouche, un magnifique vin « de dessert » intense et persistant, dont la couleur ambrée fonce avec l’âge et qui peut vieillir un siècle. Il s’étend sur une superficie d’environ 500 ha, soit 6-7% de la production de la région mais 14-15% en valeur.

    Rendu célèbre par les rois Richard II d’Angleterre et Louis XIV jusqu’à Robert Parker qui l’a noté 100/100 en 2011 et les concours Muscats du Monde à Frontignan où le Moscatel de Sétúbal s’est classé trois fois en tête et se tient dans les cinq premiers chaque année sans discontinuer. Autant que le Porto, Le Moscatel de Setúbal est un monument de l’histoire du vins portugais.

    J’en ai goûté plusieurs et c’est à chaque fois une révélation d’une grande sensualité. Note de dégustation trouvée sur place : « de couleur dorée, qui va du topaze clair à la couleur ambre et avec des arômes floraux et exotiques, rappelant la fleur d’oranger et le tilleul, parfois la rose, avec des tons de miel. Des arômes d’agrumes (citron), de litchi, de poire mure et de datte dans les jeunes et, pour les vieux de 20-25 ans, des arômes plus complexes et subtils de raisin de Corinthe, de noisette, d’amande et de noix. »

    Et Palmela, jadis monopolisée par trois grands producteurs et deux gigantesques coopératives, que nous allons visiter, aujourd’hui répartie en une trentaine de marques. Les vignes sont plantées sur deux terroirs : sols argilo-calcaires pour les coteaux escarpés de montagne dont l’Arrábida (jusqu’à 500 m) et sur de petits coteaux à faible altitude (150 m). Et sols pauvres et sableux dans la grande plaine traversée par les rivières Sado, Sorraia et Almançor.

    De nombreux cépages en rouge, le castelão (prononcer castelan) appelé localement periquita du nom de la propriété où il a été planté (en 1840 par José Maria da Fonseca), qui s’adapte bien aux différents types de sols, dominant l’appellation au 2/3. S’y ajoutent pour le tiers restant les aragonez, alicante bouschet, touriga nacional, trincadeira, touriga franca, alfrocheiro notamment; et aussi syrah, cabernet sauvignon, merlot et petit verdot.

    Et pour les vins blancs, qui parviennent à garder de la fraîcheur malgré la chaleur locale, outre le moscatel de Setúbal (à la fois cépage et nom générique), on trouve l’arinto, le Fernão Pires, et aussi le chardonnay et le sauvignon blanc.

    L’Atlantique au large de la péninsule de Setúbal depuis la terrasse de la Pousada du Château de Palmela

    J’écoute Henrique Soares, président de la région vinicole de Setúbal, décrire sa belle région sur la terrasse plein soleil de la Pousada du château de Palmela, et l’on voit à l’horizon la longue et fine barre de Troia fermant presque l’accès au golfe de la péninsule. Bordée par l’océan atlantique, les vignes sont protégées par le parc naturel de l’Arrábida et la réserve de l’estuaire du Sado qui leur procure une biodiversité terrienne et marine : « les vins affichent une salinité caractéristique, très agréable. » Si les sols ocre paraissent secs, ce n’est qu’une impression : « nous n’irriguons pratiquement pas, non que ce soit interdit comme en France mais ce n’est pas nécessaire, les réserves d’eau souterraine fournissent aux raisins l’humidité dont elles ont besoin. »

    La barre de Tróia au centre de la baie

    Dans le vin comme dans bien d’autres domaines au Portugal, c’est l’équilibre et le juste milieu qui caractérisent les crus de Palmela-Setúbal : les vignes bénéficient à la fois d’un ensoleillement et d’une lumière idéales, d’une riche biodiversité entre vallées et collines d’un estuaire à l’autre, et d’une fraîcheur nocturne apportée en permanence par la mer : « nos crus se situent entre les vins atlantiques et les vins méditerranéens, » dit Henrique Soares en souriant.

    Henrique Soares, le sympathique patron des vins de Setúbal

    Henrique m’emmène au centre de Palmela déguster quelques crus à la Maison de la route des vins, dépositaire d’un grand nombre de vins des producteurs partenaires de la région.

    MOSCATEL, le vin d’ici

    C’est surtout sur les liquoreux « generosos » que se porte mon attention, des nectars (nom emmployé souvent ici) qui se mangent autant qu’il se boivent. Il existe de nombreux muscats ou moscatels dans le monde — notamment Douro, Catalogne, Californie, USA et Canada, Australie, Autriche, Italie, Alsace –, mais on s’accorde pour constater que celui de Setúbal est le meilleur de par sa concentration et sa richesse aromatique.

    Moscatel de Setúbal. Cépage muscat d’Alexandrie à gros grains, blanc donc. Le 2016 de la famille Horãcio Simões, l’un des plus grands spécialistes, m’a paru ravissant au sens premier du terme — nez complexe de mure, de fruits confits, de figue, de prune très mure.

    Le corps est onctueux, puissant, gras, d’une rondeur étourdissante, frais, avec une surprenante acidité quand on connaît la dose de sucre.

    Comme le dit le journaliste Hervé Lalau, il s’agit d’un « vin multidimensionnel qui nous emmène au tréfonds de notre bibliothèque sensorielle. »

    Moscatel Roxo (prononcer roujch) de Setúbal. Il s’agit cette fois d’un cépage rouge (baies rose foncé) plus tannique, avec un peu plus d’acidité. Mais la couleur du Venâncio Costa Lima 2014 provient des fûts et l’on ne voit pas trop la différence avec le premier, elle ressemble à celle d’un Armagnac.

    La dégustation est encore plus brillante : un bouquet de fruits à la fois frais et très murs; plus alcoolique aussi, le vin n’est en bouteille que depuis 5 ans et il va devenir à terme une sorte de cognac fruité.

    Les producteurs de Moscatel les plus connus, outre Horácio Simões, sont Bacalhôa, José Maria da Fonseca, Adega de Palmela, Adega de Pegões, Xavier Santana, SIVIPA, Venâncio da Costa Lima, et Casa Ermelinda Freitas que nous allons voir demain.

    Les prix sont très « démocratiques », 14-15 € pour un Roxo de moins de 5 ans, 20-25 € en moyenne pour un Roxo de 10 à 15 ans. 40-50 € pour de très grandes bouteilles chez Horácio Simões.


    PROCHAINE ÉTAPE : CASA ERMELINDA FREITAS, UN VRAI SUCCÈS FÉMININ

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    par Daniel J. Berger | Oct 27, 2019

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