ERMELINDA FREITAS, UN VRAI SUCCÈS FÉMININ

La propriété située à Fernando Pó est créée par Déonilde de Freitas en 1920 (à gauche), dans une période de troubles politiques et de désordres économiques de la 1ère République du Portugal.

Elle la la première femme à cultiver la vigne dans la région.

Le vignoble devait revenir à son fils, Manuel João de Freitas, mais il meurt prématurément, le laissant à son épouse, Germana (à droite). Avec dynamisme et esprit d’entreprise, la 2ème femme de la lignée agrandit le vignoble à 60 hectares.

Le fils de Germana, Manuel, disparaît à son tour, et la propriété passe aux mains du mari de sa fille, Ermelinda, qui doit prendre la direction de la société quand il décède.

C’est alors sa fille unique Leonor (1ère à gauche) qui lui succède, quatrième femme à diriger l’entreprise.

Sa fille Joana, 30 ans (2ème à droite) et 5ème femme de Freitas se prépare à prendre le relais : « après on ne sait pas, » dit-elle en souriant.

Le destin tragique des hommes a-t-il été le moteur du succès des femmes de cette famille ?

La partie la plus récente de l’histoire commence début des années 2000 lorsque Leonor de Freitas vient orchestrer l’entreprise avec autant d’agilité que de fermeté. Sous sa conduite, de régionale Casa Ermelinda Freitas devient une société nationale puis internationale, exploitant directement et avec ses viticulteurs partenaires, environ un millier d’hectares, produisant 16 millions de bouteilles et exportant dans le monde entier. La croissance de l’entreprise, où toute la famille travaille, est loin d’être terminée, visant 20 millions de bouteilles dans un futur proche. Casa Ermelinda Freitas vient d’acheter des terres plus au nord, près des rivières Douro et Minho, s’implantant dans trois grandes régions viticoles du Portugal.

En 1990, Madame Ermelinda de Freitas se retrouve veuve et hérite de la propriété familiale fondée 70 ans auparavant. Un jour, elle reçoit l’un des viticulteurs habitué de la famille, il cherche l’homme avec qui négocier la vente de sa récolte après le décès du patron : « je ne fais pas d’affaires avec des femmes » lui déclare-t-il. Venue l’assister, sa fille unique Leonor décide de démissionner de son poste de haut fonctionnaire au Ministère de la Santé : « je ne pouvais pas laisser ma mère seule. J’avais un dilemme, soit je vendais la société, mais l’idée me terrifiait, soit j’en reprenais la direction. » Le viticulteur qui refusait de négocier « avec des femmes », a changé d’avis une fois payé rubis sur l’ongle : « c’est notre principe n°1, payer à réception, pas de délai de paiement, les viticulteurs partenaires repartent avec leur chèque. »

L’ancien chai, intégré au musée de la Casa Ermelinda Freitas

Tout le monde s’attendait à ce que son gendre reprenne l’affaire, mais ce n’est pas son mari, c’est elle, Leonor, qui s’impose. Elle entend changer le modèle de l’entreprise : « je voulais innover, faire d’Ermelinda Freitas une vraie marque, élargir la variété de l’encépagement au-delà du castelão et du Fernão Pires. Mais je devais faire attention aux comportements et aux subtilités du secteur, j’étais surveillée par tout le monde et sur tout, » se souvient-elle, « et j’ai du affronter les professionnels, y compris des cousins qui exhortaient ma mère à se ressaisir si elle voulait ne pas mener notre société à la faillite. » En plus, Ermelinda alors propriétaire officielle, était terrorisée à l’idée que sa fille change le cours traditionnel de l’entreprise, stable depuis 70 ans.

L’éclairage de ce chai varie de couleur selon les visites, mauve pour celle d’un groupe féminin.

Tout cela n’arrête pas Leonor, au contraire. Elle lance de nouvelles marques, modifie la chaîne de production pour améliorer la qualité et créer un chai ultramoderne. Fin des années 1990, elle doit se séparer, la veille des vendanges, de l’œnologue de la famille, qui n’est pas d’accord avec les innovations de « la citadinepleine-d’idées-qui-va-bientôt-comprendre-sa-douleur-et-abandonner. » Leonor et son mari doivent mettre aussitôt la main à la pâte, « l’un des nombreux défis qu’elle a relevés, » déclare Jaime Quendera, jeune œnologue de 27 ans sans expérience quand Leonor (tous les deux ci-dessous) le fait venir au moment crucial et auquel elle va accorder sa confiance, entièrement et sans discontinuer jusqu’à aujourd’hui.

Il ajoute: « lorsque Leonor a émergé, les producteurs de la région n’ont rien vu venir, ils ne pouvaient concevoir qu’une femme et un débutant puissent réussir. Il faut dire que ce qui semble évident aujourd’hui, passer du vin en vrac au vin en bouteille, ne l’était pas du tout alors, » rappelle-t-il, également responsable aujourd’hui du vignoble de la coopérative Pegões, et d’autres, devenu l’un des plus célèbres œnologues de la région Palmela-Setúbal.

Au début de la mise en place du bag in box les maisons de négoce clientes du vrac « ont pensé que c’était une blague, envoyant avertissements et alertes : nous allions dans le mur, » soupire Leonor. « Début 2000, la société qui nous achetait l’essentiel de la production, en vrac toujours, a coupé les ponts, nous plongeant dans l’insécurité financière pendant deux ans. »

Leonor veut savoir ce qui se fait dans le monde des vins en bouteille. Avec sa Clio de société, elle part à Bordeaux pour mieux comprendre le savoir-faire des Châteaux, se familiariser avec les nouvelles techniques et les installations modernes, mieux saisir l’importance et la valeur des marques : « cette première visite a été une étape importante, j’ai appris à apprécier le Bordeaux et j’ai vu à quel point les Français le respectent. J’en suis revenue avec un regard différent, j’avais beaucoup appris et la chose dont j’étais sûre, c’est que je ne savais pas… Et dans mon travail,  je ne me suis jamais éloignée de cette humilité. Je souhaite rester « la dame du castelão de Palmela, » le meilleur castelão je pense, cela ne tient pas à moi mais aux trois femmes qui m’ont précédée et qui nous ont laissé de très bonnes vignes. »

Une partie de l’équipe féminine de Leonor de Freitas

Elle a surmonté les nombreux obstacles dressés devant elle, comme le manque de confiance à commencer par les collaborateurs qui pensaient que le projet ne marcherait pas. Les pressions notamment envers sa mère toujours propriétaire, qui était bombardée d’alertes traumatisantes : « attention, votre fille a investi le capital de la société, son épargne et ses réserves, et elle a dû recourir à des emprunts bancaires, vous risquez gros. » La bureaucratie qui a fait attendre quatre ans son projet d’expansion pour cause de POS et de schéma directeur municipal, contraignant son équipe à camper dans un entrepôt sous une tente de mariage. La frilosité des propriétaires terriens pour soutenir les vignerons auxquels la société achète leurs raisins, en les aidant à respecter un cahier de charges pour atteindre le niveau de qualité des vignes de la propriété : « ils ont d’abord pensé que c’était une ingérence inacceptable dans leurs pratiques ancestrales. Cela a depuis bénéficié à tout le monde, et en premier lieu au consommateur. »

Leonor teste un Moscatel vieilli dans une grotte souterraine

« C’est une force de la nature, rien ne l’arrête, » affirme Lurdes Atalaia, présidente de l’Association des viticulteurs de Palmela (AVIPE), que Leonor avait présidée elle-même, lui insufflant son esprit d’innovation. Elle a imaginé avec pertinence ses gammes de produits, su instaurer le travail d’équipe en valorisant la place respective des salariés dans la chaîne de production et a développé un sens aigu du rapport qualité/prix.

« Un sens aigu du rapport Q/P »

« Par son engagement, son enthousiasme, sa détermination et sa puissance de travail, Leonor a été ces quinze dernières années précurseur du grand retournement de Palmela-Setúbal,» assure Lurdes Attalaia, ajoutant « Casa Ermelinda Freitas a montré l’exemple aux producteurs de la région, à laquelle Leonor a apporté une réelle notoriété. »

Tout cela lui a valu d’être décorée par le président de la République Cavaco Silva venu à Fernando Pó en 2009 lui remettre l’Ordre du Mérite Agricole. Et elle a été reçue par le Pape François au Vatican.

Sources : Forbes Portugal, Manufacturing Journal, entre autres.

FAITS ET CHIFFRES

2 chais : de 1 500 barriques pour fermentation et vieillissement des rouges, rosés, blancs, effervescents; et de 2 000 barriques pour le Moscatel.

3 lignes d’embouteillages, d’une capacité de 3 000 b/h pour l’une; et 2 de 800/h pour le BIB.

12 gammes soit 54 vins en bouteilles et 8 en BIB.

29 cépages dont 40% de castelão.

40 salariés, dont une majorité d’emplois féminins.

550 hectares de vignoble, l’équivalent de 455 terrains de football.

Un musée de l’histoire de l’entreprise.

Un hébergement œnotouristique.

Un programme de mécénat et de soutien des artistes et d’animations régionales à caractère artistique.

DÉGUSTATION 11 OCT 19

La gamme monocépage, dont le syrah classé meilleur vin rouge du monde aux ‘Vinalies Internationales’

La dégustation à Casa Ermelinda Freitas a couvert une variété de vins milieu et haut de gamme :

un effervescent (85% Fernão Pires, 15% arinto), sur les 4 de la gamme (7 €);

un rosé 2018 (pinot-merlot), sur les 7 (9 €);

deux blancs, un 2018 de la gamme Dona Ermelinda (Fernão Pires, arinto, antão vaz, chardonnay, 4 €) et un 2018 sauvignon-verdelho (9-10 €), sur les 13;

trois rouges, un syrah 2017 14° (10 €); un Quinta de Mimosa 2016, 100% castelão, vignes de 60 ans, 3 ans de bouteille : beau vin puissant, mûr et jeune à la fois, frais, persistant (10 €); et un 100%  petit verdot (10 €) qui aurait pu apparaître comme une curiosité, mais que j’ai trouvé très réussi; l’offre Ermelinda Freitas compte 31 rouges en tout;

un Moscatel de Setúbal 2009 de très grande classe (35 €), fraîcheur mentholée, large palette aromatique dont la figue, les zests d’agrumes. La gamme en compte 3 : Moscatel, Moscatel Superior, Moscatel Roxo Superior.

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Casa Ermelinda Freitas rue Manuel João de Freitas – Fernando Pó 2965-595 Águas de Moura E-mail: geral@ermelindafreitas.pt Tel: (+351) 265 988 000 www.ermelindafreitas.pt GPS: 38.635646, -8.689499


PROCHAINE ÉTAPE : COOPÉRATIVE DE PEGÕES