Nostalgie à la frrrrançaise… Boire un petit coup c’est agréable!… Ce refrain, on l’a peut-être oublié, était à l’origine une chanson de soldat, symptomatique de l’une des plus vieilles traditions de l’armée française, et sans doute pas la plus glorieuse : la picole.

À la fin du XIXème siècle et au début du XXème, les adversaires du service militaire n’avaient certainement pas tort de dénoncer les habitudes « bachiques » qu’y prenaient les jeunes Français. Moins à la caserne même que dans les débits de boisson qui fleurissaient dans les villes de garnison. Que l’on se souvienne seulement de La Madelon, devenue quasiment un hymne national pendant la 1ère guerre mondiale : un caporal « en képi de fantaisie », venu demander la main de la servante « jeune et gentille » du cabaret « Aux Tourlourous », s’attire cette fin de non-recevoir :

Tes amis vont venir, tu n’auras pas ma main,
J’en ai bien trop besoin pour leur servir du vin.

Source : MICHEL MARMIN (photo ci-dessous, en uniforme de marin, hélas sans le béret à pompon) in Le service militaire. Souviens-toi bidasse, Éditions Chronique, 2008.

«  Ce folklore éthylique ne fera malheureusement que croître et embellir. En 1939, à l’heure de la mobilisation générale, Maurice Chevalier renchérira avec « Et tout ça, ça fait d’excellents Français ». S’étonnant que les mobilisés qui prennent « des cachets, des goutt’s et des mixtures », sont tous bien portants « tout comme à vingt ans », il livre cette conclusion édifiante : « d’où vient ce miracle-là ? Mais du pinard et du tabac ! »

Il n’empêche qu’une légende tenace, qui se perpétuera jusque dans les années 1960-1970, voulait que l’armée française mêlât insidieusement du bromure au vin qu’elle distribuait aux soldats afin de réduire leurs ardeurs amoureuses. C’était même une véritable hantise chez les recrues… L’historienne Dominique Missika s’en est fait l’écho dans un essai intitulé La guerre sépare ceux qui s’aiment, 1939-1945 : « La rumeur raconte que des femmes de réservistes autorisées à rendre visite à leurs maris et à passer la nuit avec eux seraient rentrées sans qu’aucune n’ait trouvé son époux en état de remplir ses devoirs conjugaux. D’autres soldats auraient refusé de partager le lit conjugal de crainte de se voir reprocher une frigidité anormale et d’être taxés d’avoir noué une relation extraconjugale. »

Mais après la guerre d’Algérie (1954-1962) le vin, « bromuré » ou non, perdra progressivement de sa popularité dans l’armée française au profit de la bière. Une revanche en somme, puisque les soldats natifs des départements du Nord, pourtant terres d’élection des brasseries, avaient pratiquement perdu l’habitude d’en boire après 1914-18 : l’armée les avait trop généreusement abreuvés en jus de la treille !

La consommation des apéritifs n’était pas en reste, surtout au mess. Elle tirait son origine de la conquête de l’Algérie au début du XIXème siècle. Les médecins militaires recommandaient alors à la troupe de boire de l’absinthe pour lutter contre la dysentrie, sans prévoir que la « fée verte » deviendrait une véritable drogue. Elle fera de tels ravages lorsque les « coloniaux » la populariseront en France, qu’elle sera interdite en 1915. Mais il y avait bien d’autres moyens d’arroser la sacro-sainte heure de l’apéritif, et l’imagination des distillateurs était sans limite. L’un des plus célèbres « bitters », le Picon, nous vient également d’Algérie. Produit par la macération et la distillation d’un savant (?) mélange de zestes d’oranges, de gentiane et de quinquina, il a été inventé en 1837 par le soldat Gaétan Picon. Après avoir été libéré de ses obligations militaires, il développa son invention en Algérie même, puis à Marseille à partir de 1872. »

MICHEL MARMIN