GLOIRE AUX SYBARITES !

HERVÉ LALAU  |  Blog Les 5 du Vin  |  21/03/2018

Dans son acception moderne, un sybarite est « une personne qui recherche les plaisirs de la vie dans une atmosphère de luxe et de raffinement ». Et plus précisément, dans le domaine de la gastronomie, un amateur ou une amatrice de mets et de vins fins. Mais à l’origine, le mot désignait les habitants d’une cité de la Grande Grèce située sur la côte nord est de la Calabre actuelle : Sybaris.

Sybaris se trouvait à l’ouest du golfe de Tarente. Cette ville quelque peu mystérieuse, car il n’en reste que peu de traces, était réputée pour sa richesse, pour son étendue et pour sa forte population (deux fois celle d’Athènes, selon certains témoignages). Et pour son goût du luxe: bien plus tard, l’écrivain grec d’Égypte Athenaeus affirme que c’est à Sybaris qu’a été inventé le pot de chambre…  ainsi que le concept de propriété intellectuelle.

Un concept appliqué à un domaine bien précis: la cuisine. Preuve de l’importance de la gastronomie dans la vie de la cité, lorsqu’il inventait une nouvelle recette, tout cuisinier de Sybaris se voyait accorder une exclusivité d’un an pour l’exploiter, interdiction étant faite à ses collègues de la proposer dans leur établissement.

Sybaris se situait à l’ouest du golfe de Tarente

Une cité de jouisseurs ?
Le même Athenaeus était cependant assez critique du mode de vie des Sybarites, les qualifiant de paresseux, de casaniers et de piètres guerriers : selon lui, ils voyageaient lentement pour ne pas se fatiguer, faisant en trois étapes ce qu’un voyageur normal pouvait parcourir en un jour. Plus édifiant encore, ces voluptueux auraient appris à leurs chevaux à danser au son de la flûte, et leurs voisins les Crotoniates, qui les assiégeaient, en auraient profité pour subtiliser leurs montures en les attirant dans leur camp.

Mais il y a là manifestement une réécriture de l’histoire en raillant les mœurs des Sybarites vaincus, Athenaeus voulait surtout jouer les moralisateurs. Et il ne risquait guère d’être contredit, plus de sept siècles après les faits,

Ce tableau résiste d’autant moins à l’analyse que la prospérité de la cité est attestée pendant près de deux siècles, de 700 à 500 avant J-C, date à laquelle Sybaris est détruite par sa rivale Crotone, sans doute par rivalité commerciale.

L’abondante évocation de la fertilité des cultures et de l’importance du commerce avec les contrées au delà des mers contredit nettement l’image de jouisseurs casaniers que d’aucuns donnent aux Sybarites.

Vinoducs
Une chose est sûre, du vin transitait par Sybaris  et même beaucoup. Un autre historien grec, Timée, plus proche des événements puisqu’il a vécu au 3ème siècle avant J-C et qu’il est originaire de Sicile, mentionne à Sybaris tout un système de « vinoducs », des canalisations en terre cuite construites dans les collines et dans la plaine pour transporter le vin de la campagne jusqu’à la rade.

Son arrière-pays était également une région d’élevage bovin, comme en témoignent les monnaies anciennes sur lesquelles figurent souvent un taureau. On y cultivait aussi le froment, réputé jusqu’à Athènes. Et le poisson y était abondant, la Calabre étant encerclée par la mer et traversée par de nombreuses rivières. Bref, un pays de cocagne.

La ville était idéalement située pour le transit des matière premières et des denrées entre la mer ionienne en direction de l’Asie mineure, et la mer tyrrhénienne en direction de l’Étrurie. Pour éviter les aléas de la navigations et les taxes levées dans le détroit de Messine, les marchands préféraient traverser le « gros orteil »  de la botte italienne entre Sybaris et Nocera, en empruntant vers le Sud les vallées Crati et du Savuto, ou vers le Nord via le fleuve Lao.

Sybaris ayant été fondée par des Achéens, elle avait gardé des relations privilégiées avec les autres comptoirs achéens du bassin méditerranéen, de Poseidonia au sud de Naples aux cités du Péloponnèse en passant par Métaponte.

La prospérité de la cité tenait aussi au fait que contrairement aux autres cités de la Grande Grèce, elle conférait très facilement la citoyenneté aux nouveaux arrivants Ioniens, Achéens, Milésiens, Athéniens.

On ne s’étonnera pas de me voir revenir sur l’importance du vin dans l’équation commerciale des Sybarites. Timée lui-même insiste sur ce plan : outre les canaux déjà cités, il évoque les caves construites en bord de mer pour entreposer les vins dans de grandes dolia de terre cuite avant embarquement.

Les vins qui transitaient par Sybaris étaient-ils locaux ? Au moins en partie. Les nombreux temples dédiés à Dionysos en sont l’illustration, mais aussi l’abondance des noms de crus de la région les Ciro, Centula, Krimisa, Consetia, Sanutum cités par les sources grecques puis latines.

Au fait, Sybarite est le nom d’une cuvée de la Margerum Wine Company, un sauvignon de collines non pas de Calabre mais du Happy Canyon de Santa Barbara en Californie. Un pays de cocagne aussi, à ce qu’on dit.


En résumé : il y a bel et bien un lien tangible entre les sybarites, antiques ou modernes, et les vins raffinés. CQFD.

J’ajoute au texte d’Hervé Lalau une alléchante illustration du sybaritisme tirée sans doute d’un film peut-être hollywoodien : je vais chercher.
Daniel J Berger

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