MUSICA VINI 2ème ÉDITION : ENTRETIEN

ANNE-JEANNE POSTEC

INTERVIEW de Daniel J. Berger sur la 2ème édition de MUSICA VINI le 30 août aux Ateliers de Bellebranche.

Anne-Jeanne Postec — Ex-critique de jazz, réalisateur et journaliste de télévision devenu professionnel de la communication d’entreprise, éditeur d’un blog de vin, vous êtes l’un des initiateurs de Musica Vini, accueilli pour la 2ème fois par les Ateliers de Bellebranche : où se situe l’originalité de ces concerts-dégustations ?

Daniel J. Berger (médaillon) — Musica Vini se veut indépendant de toute organisation commerciale ou interprofessionnelle: les participants — public, vignerons, musiciens — se trouvent a l’unisson d’un même vin librement sélectionné et dégusté, qui inspire une musique librement jouée, écoutée et commentée. Les musiciens sont rémunérés exclusivement en vins, donnés en partie par les vignerons qui viennent faire « jouer » leurs bouteilles. La voilàl’originalitéde Musica Vini, une expérience purement sensorielle, ou sensuelle, qui reste à ce jour une première, et qui concerne à égalité le monde du vin et celui de la musique.

MUSICA VINI 2ème édition, SAMEDI 30 AOÛT 2014, 16h-20h, Bellebranche, Saint-Brice (Mayenne).
TROIS ORCHESTRES, TROIS VINS, TROIS CONCERTS-DÉGUSTATIONS. ENTRÉE : 20 €.
Réservation: Offices de Tourisme de Sablé-sur-Sarthe 02 4395 0060; Meslay-du-Maine 02 4364 2900; Château-Gontier 02 4370 4274

Vous avez qualifié Musica Vini de « conjugaison » vin et musique : qu’entendez-vous par là exactement ?
DJB – La conjugaison vin-musique se veut un exercice de réalité augmentée : mieux sentir le vin et mieux entendre la musique par l’afflux d’adrénaline que procure la jonction des deux. La conjugaison porte sur des verbes des trois groupes : le 1er, savourer correspondant à la formule de Roland Barthes « nul pouvoir, un peu de savoir et de sagesse, et le plus de saveur possible ». Pour le 2ème groupe, ouvrir : son nez, ses oreilles, ses autres sens (tout en fermant les yeux pour mieux sentir son organisme vibrer !). Et le 3ème : partir, pour un voyage intérieur; puis revenir pour échanger sur ses émotions avec les voisins dans l’auditoire.

Comment faire réfléchir le spectateur-dégustateur àla synergie des sens ?
D.J.B – Pourquoi synergie ? Ce serait plutôt un choc, un combat des sens, entre les émotions nostalgiques que les arômes peuvent faire remonter à la mémoire et celles procurées par le flux musical, qui est plus global. Pour gober le mélange vin-musique et atteindre le plateau du tout sensuel, il faut mentalement mettre de l’ordre, trier, classer, sans perdre le fil.

À quel public Musica Vini s’adresse-t-il en particulier ?
D.J.B – Pas forcément à des mélomanes aguerris ou des dégustateurs forcenés, plutôt à des hédonistes, pratiquants ou dilettantes, ou à des sages aspirant à marier les plaisirs : cela fait beaucoup de monde, du pêcheur à la ligne au général en retraite, du bibliothécaire au couvreur habitué du vent sur les toits, et tant d’autres en recherche d’expérimentation sensorielle.

Quelle est la genèse de l’opération ?
D.J.B – Elle a été progressive avec d’abord un projet « vin et cinéma » dans une autre belle propriété de la région, fondé sur l’idée du vin au centre d’émotions esthétiques pour les amplifier ou les renouveler, projet qui n’a pas débouché. Musica Vini a éclos au fil de discus- sions avec Jacques Puisais, célèbre œnologue de Chinon devenu apôtre du (bon) goût, qui perçoit le vin comme une personne en recher- che de compagnie, et qui a été l’animateur de la 1ère édition. Et à la lecture du livre de Don Pasta (ci-contre), un DJ italien qui anime des séances mélangeant cuisine, vin et musique et auteur du livre Wine Sound System. Un fois conçu, le projet s’est concrétisé au contact des familles dont les habitations sont réparties sur le site de Bellebranche, qui cherchaient à relancer leurs Ateliers jusque là dédiés à des expositions de photos.

Ce qui a motivé sa création ?
D.J.B – Le combat contre l’ennui, le besoin de réaliser entre amis un projet excitant, la noblesse du hameau de Bellebranche et la sympathie manifestée par ses habitants, aux talents respectifs — peinture, photo, littérature. Et puis une volonté de faire rayonner de manière ludique les musiques et les vins que nous aimons, au sein de cette communauté du Maine et de l’Anjou qui est la nôtre.

Existe-t-il d’autres manifestations et lieux consacrés à la liaison musique et vin ?
D.J.B – Il y en a de multiples et variés et on pourrait citer :
— dans le vignoble, celle de Carlo Cignozzi
(ci-dessous) en leur diffusant du Mozart via une cinquantaine d’enceintes Bose réparties dans ses parcelles de Montalcino (ci-contre). Celle de J.-B. Jessiaume en Bourgogne. Ou celle de Morgenzon en Afrique du sud.
— Pendant la vinification, comme en Israël a Maale Tzvia où Ianiv Kimhi et Itzhak Abramov font résonner la musique dans leurs chais; ou à Terroir Sonoro au Chili, où Juan Ledesma place des haut-parleurs àl’intérieur même de ses barriques.
— Et a la dégustation, comme au festival Jazz à Saint-Émilion; ou à celui des Grands Crus de Bourgogne, qui font déguster le vin des propriétés où se déroulent les concerts. À signaler aussi la participation de vignerons pendant trois jours dans les coulisses du festival des Inrocks à Paris, à La Cigale.
Et il existe beaucoup d’autres événements musique-vin dans le monde, suivis par divers chercheurs universitaires. L’équipe Musica Vini est en phase d’apprentissage, elle garde oreilles et yeux grand ouverts.

Comment s’effectue la programmation de Musica Vini ?
D.J.B – Nous avons pour principe la liberté de rencontre entre musiciens et vignerons, disons l’éclectisme des deux côtés — par exemple comme lors de la 1ère édition, un chaume des coteaux du Layon dégusté sur du baroque, un saumur-champigny avec des chants latino américains, un chinon sur du free jazz. Mais plus que ça, nous recherchons la correspondance réelle de chaque vin avec une mélodie, un cadencement, des harmonies propres. Notre but, au-delà de la simple juxtaposition qu’on observe souvent aux concerts mêlant musique et vin, c’est une vraie conjugaison, et notre travail commence en faisant écouter aux vignerons la musique attribuée à leur vin, et déguster aux musiciens, au moins au leader de l’orchestre, le vin qui va les inspirer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Musica Vini 2013 au hameau de l’ancienne abbaye cistercienne de la forêt de Bellebranche :
— 1ère rangée, de g à d — Claudine Le Tourneur d’Ison, l’hôtesse des Ateliers de Bellebranche et maîtresse de cérémonie; dégustation dans la grange du chaume 1er cru du Domaine Gaudard; le violoniste baroque Jérôme Van Waerbecke; service du saumur-champigny Clos Cristal.
— 2ème rangée, de g à d — Devant la Tour Saint-Michel; Patricio Cadena Pérez, guitariste et compositeur d’origine équatorienne; le batteur Daniel Humair et ses musiciens dégustant le chinon du Domaine de Noiré avec Jacques Puisais; et en pleine action.
— Photos : remerciements à Paul Cerni.

Entre vin et musique qui prime ?
D.J.B – Je ne sais pas répondre à cette question : le musicien peut être stimulé par un vin, lui faire signe ou lui rendre hommage, mais il ne l’interprète pas, car si le vin peut être considéré comme un langage ce n’est pas une partition. Le vigneron, lui, pourra être comblé, étonné ou décontenancé par la musique censée donner figure à son cru, mais la musique n’est pas pour son vin un engrais, une levure ou un contenant. Quant au public, selon les perceptions et la subjectivité de chacun, qui donc pourra dire qui prime entre musique et vin, lequel des deux donne le plus d’émotion le plus longtemps, qui mène l’attelage : au pas, au trot, au galop ? Et puis primer… cela supposerait qu’il y ait un auteur, or l’auteur c’est le dégustateur, c’est l’auditeur, un vin que vous aimez est par définition un bon vin, de même pour une musique. Encore une fois, Musica Vini vise plus la conjugaison des sensations que leur autopsie.

Comment et combien de temps à l’avance se prépare l’événement ?
D.J.B – Le comité d’organisation commence a réfléchir à la prochaine édition dès le lendemain de la précédente, nous en sommes à la 2ème, il est assez facile d’en tirer les enseignements…
Nos préoccupations concernent en majorité le financement et le budget. Si le projet a été bien accueilli et soutenu par le Conseil Général de la Mayenne et la Communauté de communes de Meslay-Grez, Musica Vini n’a pas vocation à rassembler un public de masse, et les entreprises se montrent le plus souvent réticentes à soutenir un happy few, on sent leur fragilité économique, les participations sont rares et encore menues.
Le comité se retrouve une fois par mois, chacun apporte ses idées, et les réunions se concluent sur un bonne bouteille, avec ou sans musique. Pour le futur, nous réfléchissons à la programmation d’orchestres et de vins de femmes (une propriétaire de Margaux nous a proposé de venir interpréter elle-même des pièces du « Clavecin bien tempéré » : Bach sur un Château Kirwan !); à des orchestres de vignerons; à des musiciens qui font du vin; à des vins étrangers ou inconnus; et à encore bien d’autres formules innovantes…

Quelles sont les caractéristiques de l’édition 2014 et qu’en attendez-vous ?
D.J.B – Nous voulons prouver que le concept Musica Vini est viable et peut être développé. Pour cela il faut réaliser la 2ème édition en mieux dans les mêmes conditions de lieu, de budget et de programmation que la 1ère. Trois vins et trois orchestres donc : un savennières de Claude Papin à Beaulieu-sur-Layon, à déguster sur des pièces violon/violoncelle de musique de chambre interprétées par le Duo des Équilibres; un graves rouge du château de Cérons avec le trio de Daniel Humair, qui apporte son entier soutien à Musica Vini en en créant l’affiche, car en plus d’être un grand amateur de vins, Humair est un grand peintre; et le chinon du château de Coulaine en accompagnement du quatuor de tango argentin, Tango Carbón. Et avec des artistes invités — c’est encore une surprise pour le moment. Le tout animé par Michel Bettane (ci-contre), sans doute le meilleur dégustateur français et un immense mélomane qui affirme analyser le vin de façon musicale plus qu’olfactive.

Quel est votre grand rêve pour Musica Vini ?
D.J.B – Que le concept se développe en multipliant les éditions — plus en nombre d’événements que de participants, car la jauge se situe à200 places : servir autant de verres que de spectateurs et autant de fois que de vins dégustés implique une logistique importante. En plus de son berceau natal de Bellebranche, si le concept s’affirme, des Musica Vini peuvent avoir lieu en Maine-Anjou où les endroits majestueux abondent, à Paris bien sûr, dans d’autres régions de France viticoles ou non, et au-delà de l’Hexagone. Autant qu’un rêve c’est un pari.
Nous avons invité René Martin, créateur de la Folle Journée de Nantes, à présider Musica Vini mais il n’était pas libre. Batteur au départ, il a réalisé que le monde musical était beaucoup plus large que le jazz qu’il aimait et il a créé le festival de piano de La Roque d’Anthéron devenu le 1er au monde, a repris la Grange de Meslay avec Sviastoslav Richter, et lancé La Folle Journée, etc. C’est un homme qui a réalisé un rêve !

Entretien Anne-Jeanne Postec, Saint-Brice, 29 juillet 2014.

Musica Vini 2014 : Claude Papin/Château Pierre-Bise (Savennières); Daniel Humair et Xavier et Caroline Perromat/Château de Cérons (Graves); Pascale de Bonnaventure/Château de Coulaine (Chinon).

 

Musica Vini 2014 est soutenu par le Département de la Mayenne, la CDC du pays de Meslay-Grez, Ouest-France, Radio Bleu Mayenne, 303 la revue culturelle des Pays de Loire, Terre de Vins, le Conservatoire de Sablé, Crédit Agricole Anjou-Maine, FestiConcept, Levrard Assainissement, ElecEau, Banana Music, Crédit Mutuel et ce blog Mmmm… ton vin !
CONTACT — Claudine Le Tourneur d’Ison: 02 4312 2592 (Ateliers de Bellebranche) — Daniel J. Berger: 06 2212 3237 (Musica Vini)

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